Pour tenter de comprendre les Anonymous, et savoir s'ils représentent une menace ou un bienfait, il nous faut étudier d'abord d'où ils proviennent. D'après Wikipedia, leur nom proviendrait du site 4chan, où les posts sont anonymes. Il s'agit donc d'un groupe qui se définit lui-même par le fait qu'il n'ait pas de nom, c'est-à-dire, rien qui puisse lui être une définition.
Si l'on observe par contre, comment se "comporte" ce groupe, il semble qu'on puisse justement le définir par ses actions. Les Anonymous s'attaquent principalement à des sites internet institutionnels ou informationnels de référence et revendiquent ces attaques pour protester contre une loi, une organisation, un système en général. L'alibi donné est souvent celui de la liberté d'expression.
Or, si l'on comprend parfois le raisonnement qui les amène à protester contre une loi qui vient restreindre de manière très ferme, le contenu des communications sur internet, il est plus difficile de comprendre des actions s'attaquant à des journaux (comme l'Express), des institutions (comme le Vatican), des collectivités publiques ou autres... Ces attaques sont le plus souvent de simples actes de protestation contre une politique locale, une philosophie ou une spiritualité, ou encore une manière d'aborder l'information. Ils sont souvent représentatifs d'une individualité et non d'un groupe à part entière.
On pourrait ici faire un lien avec la notion de "désobéissance civile", qui peut parfois prendre la forme d'un délit pénal, lorsqu'il s'agit de protester contre un état de fait injuste (que ce soit du point de vue de la justice naturelle, ou de l'ordre juridique positif lui-même).
Pour Hannah Arendt, la principale différence entre la désobéissance civile et le crime, est le fait que l'une agit ouvertement, publiquement, afin de porter à la connaissance de tous, l'état de fait injuste. La désobéissance n'est donc pas la fin de l'agir, mais la volonté de faire changer un état de fait. Le "désobéissant civil", accepte de supporter les conséquences de ses actes et notamment d'être jugé pour avoir enfreint la loi positive. L'autre, le criminel ou "le délinquant", agit dans le secret et ne souhaite pas que son crime soit découvert par les autorités.
"Le délinquant de droit commun, par contre, même s'il appartient à une organisation criminelle, agit uniquement dans son propre intérêt; il refuse de s'incliner devant la volonté du groupe, et ne cèdera qu'à la violence des services chargés d'imposer le respect de la loi. Celui qui fait acte de désobéissance civile, tout en étant généralement en désaccord avec une majorité, agit au nom et en faveur d'un groupe particulier. Il lance un défi aux lois et à l'autorité établie à partir d'un désaccord fondamental, et non parce qu'il entend personnellement bénéficier d'un passe-droit" Hannah Arendt, Du mensonge à la violence, éd. Pocket, p77
En d'autres termes, le "désobéissant civil" agit pour ce qu'il pense être "le bien commun", éventuellement au détriment de sa propre personne, à l'inverse du délinquant, qui agit seulement pour son bien propre.
Le problème est ici, que nous sommes en présence d'un mouvement qui tient à la fois de l'un et de l'autre. Les actions des Anonymous s'apparentent à de la désobéissance civile, dans le sens où la fin n'est pas vraiment de hacker un site internet, mais plutôt de porter à la connaissance de tous, une situation qu'ils estiment comme injuste.
Par contre, si leurs actes sont publics et revendiqués, le fait que leurs auteurs soient anonymes, c'est-à-dire, insaisissables, les range plutôt dans la catégorie "délinquant", puisqu'ils n'acceptent pas d'être appréhendés pour des actes répréhensibles par la loi. Par ailleurs, la responsabilité individuelle d'un Anonymous devient fongible, dans la responsabilité du groupe. Ces actes de protestations sont donc insaisissables par la justice, et ne peuvent donc pas être rangés dans la catégorie "désobéissance civile".
C'est là que l'on touche au principal problème des Anonymous. En quelque sorte, chaque Anonymous peut s'attaquer, au nom de sa conscience ou de ce qu'il juge vrai ou faux, à une autre personne ou une institution. Le jugement individuel d'un Anonymous, prend donc par son action, une dimension universelle. L'Anonymous se fait juge de l'autre et s'octroie le droit de le punir, au nom d'une morale personnelle. C'est là la ruine de tout l'édifice social, qui s'appuie notamment, sur le renoncement à la justice personnelle.
En fait, nous sommes plus ou moins, dans la logique de la balance des pouvoirs, décrite par Montesquieu dans l'Esprit des Lois. Les Anonymous se veulent une espèce de contre-pouvoir, face à un pouvoir constitué considéré comme corrompu, incapable etc... Si l'on prend en considération la manière dont sont rédigées - dans le secret - certaines lois (SOPA, PIPA etc...), qui visent à obtenir un meilleur contrôle sur internet, on peut penser que cette action est légitime. Les Anonymous portent alors le flambeau de la liberté d'expression sur internet. Leur action est significative, parce qu'ils se focalisent sur une loi qui est, effectivement, contraire à un ordre juridique plus large, notamment la déclaration universelle des droits de l'Homme.
Cependant, comme l'indique Montesquieu, "Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser". Le pouvoir des Anonymous consiste dans le hacking de sites. Le spectre d'action des Anonymous est donc virtuellement sans limite : toute institution est potentiellement la cible d'un Anonymous a qui elle déplairait. Or, il n'y a pas de contre-pouvoir pour équilibrer celui des Anonymous, sinon ce même pouvoir considéré comme corrompu. La boucle est bouclée... Il ne semble pas possible de sortir d'une équation où deux pouvoirs concurrents, étendent leurs emprise de manière illégitime, sans jamais réussir à s'équilibrer.
Ne retrouve-t-on pas également une sorte d'état de nature, proche de la conception de Hobbes, où, lorsque l'ordre du contrat social ne tient plus ses promesses, les membres de la société constituée sont tentés de reprendre leur liberté ? C'est en effet, à peu près ce qu'indique Hobbes dans le Léviathan :
"L'obligation des sujets envers le souverain est censée durer aussi longtemps, mais pas plus, que le pouvoir qui est capable de les protéger, car le droit que les hommes ont par nature de se protéger quand personne d'autre ne peut le faire, n'est pas un droit dont on peut se dessaisir par convention. La souveraineté est l'âme de la République, et quand elle est séparée du corps, les membres ne reçoivent plus d'elle leur mouvement. La fin de l'obéissance est la protection, et quel que soit l'endroit où un homme voit cette protection, que ce soit dans sa propre épée ou dans celle d'un autre, la nature le porte à obéir à cette épée et à s'efforcer de la soutenir." Hobbes, Léviathan, Chapitre XXI
Le problème est que, si certains sortent de l'état conventionnel, et que le souverain n'est plus capable de se protéger de manière légitime, contre les attaques de ces derniers, la seule solution pour les citoyens et de se protéger eux-mêmes. En quelques sortes, la sortie d'un état conventionnel, par quelques uns, entraînent la désagrégation de l'ordre conventionnel. On passe inévitablement d'une République, à une guerre civile (laquelle pourrait très bien se situer uniquement sur internet).
En fait, on retrouve dans le mouvement des Anonymous quelque chose de connu en philosophie politique, mais qu'on avait fini par oublier du fait d'une certaine stabilité du pouvoir et d'un consensus généralisé sur son mode d'exercice. La légitimité du pouvoir repose sur la vertu de celui à qui il est confié et de ceux qui le confient. Sans vertu politique, aucun système politique ne tient longtemps.
Evidemment, il ne s'agit pas de montrer que "c'était mieux avant" : le mensonge, la corruption ont toujours fait partie de la politique et en feront toujours partie. Mais ils étaient auparavant dissimulés. Par ailleurs, les administrations ont eu également tendance, dans une société de plus en plus communicante, à privilégier l'apparence, aux problèmes réels. Nous étions dans une politique "théâtrale". Internet a été un révélateur (plus efficace que la presse libre avant lui) de ces défauts des politiques. Les hommes politiques ne peuvent plus se dissimuler derrière un paravant. C'est pourquoi ils tentent de mettre à mal et critiquent par tous les moyens, cet outil qu'ils croyaient pouvoir maitriser : internet.
Le mouvement des Anonymous, aussi dangereux qu'il puisse être est peut-être un signal fort, de la nécessité de refonder la politique d'Etat, autour du réalisme et de la sincérité. Repartir du connu le plus matériel, pour établir une politique efficace. C'est sans doute, plus que tout autre chose, ce que devraient proposer des candidats, à n'importe quel poste de pouvoir. Il y a fort à parier que, devant une politique sincère et ouverte, une bonne partie du mouvement des Anonymous s'effacerait de lui-même.
En d'autres termes, il faut craindre les Anonymous, car ils sont guidés par une morale individuelle à tendance universalisante. Mais il faut encore plus craindre un système politique où le mensonge et la corruption, visibles ou non, ont pris le pas sur la volonté de rechercher le bien commun.

